Travailler pour sa dignité : la religion du boulot à tout prix

Je ne veux plus entendre autre chose que : “l’important, c’est de travailler”.

La phrase est d’Emmanuel Macron, en campagne, début 2017. Pour sa défense, il n’est pas le seul : ils auront tous passé un an à le claironner, haut et fort. Le travail, c’est la dignité. Macron, Le Maire, Valls : que ce soit à l’occasion de dénoncer le revenu universel, de chanter les louanges d’Uber et Deliveroo ou d’annoncer leur vision de l’université moderne, les candidats à la présidence ont passé douze mois à afficher fièrement leur croyance dans la religion monothéiste de notre siècle : point de salut sans employabilité.

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Qu’il s’agisse de faire travailler des employés à des tâches sans aucun lien avec leurs qualifications, de stages toujours plus “urgents” à combler ou de l’obsession contemporaine de faire de l’éducation une machine à satisfaire le “marché du travail”, tout aujourd’hui semble converger vers une seule et même pensée : il est grand temps de se mettre au boulot. Si chaque être humain de plus de 18 ans en France peut justifier d’un emploi, la mission sera accomplie. Peu importe l’épanouissement, les affinités et compétences, la vie de famille, la sécurité financière ou l’utilité sociale de ce que l’on produit ; ce qui compte, c’est de s’assurer que chacun.e ait un titre, une raison d’être, ou en tout cas quelque chose à faire. Nous vivons officiellement dans un monde où faire travailler toutes celles et ceux en âge de générer des richesses, même pour quelques heures par semaine et pour un salaire de misère, est un résultat cent fois préférable à l’idée d’être le prochain gouvernement qui n’arrivera pas à faire baisser le chômage.

Pour cette année, le programme a été annoncé : a minima, nous aurons droit à l’extension aux questions salariales de la primauté de l’accord d’entreprise sur l’accord de branche, et au plafonnement des indemnités prud’homales. “Flexibiliser” les négociations, rendre les licenciements moins “lourds” : la novlangue libérale justifie le besoin incontestable de réformes. Mais le processus n’est sans doute pas arrivé à son terme, et la religion de la mise au boulot nous poussera à pire : brader le concept de travail toujours davantage, jusqu’à complètement perdre de vue son sens initial – celui d’une participation à l’organisation de la vie en société, à la hauteur des capacités de chacun.e. La fétichisation de la mise au boulot passera sans honte par la glorification, puis l’importation des mini-jobs allemands, des zero-hour contracts britanniques, et de l’at-will employment américain ; la génération Macron sera peut-être la première à goûter au plaisir des licenciements sans préavis, où les nouveaux indignes seront escortés vers la sortie par un vigile, serrant contre leur poitrine un carton rempli de leurs quelques affaires personnelles.

Au-delà des attaques répétées des gouvernements successifs contre le code du travail, et des modalités concrètes des réformes à venir, le glissement sémantique en cours depuis plusieurs années constitue l’évolution la plus dangereuse du discours sur le travail. Il n’est plus question aujourd’hui de remettre cette Vérité en question : le travail représente le salut des citoyen.nes, la seule manière d’avoir une vie valant la peine d’être vécue. Il semble devenu saugrenu de se poser la question de pour quoi travailler, pour qui travailler, combien de temps travailler. Si la notion “d’assistanat”, pendant naturel de cette idéologie du tout-travail, avait infiltré les discours depuis longtemps déjà, l’équation [travail = dignité] en représente sa concrétisation ultime. Il est désormais naturel et peu contesté, pour les principaux candidats d’un spectre libéral allant du centre-gauche à la droite dure, d’établir une égalité directe entre l’obtention d’un emploi et la notion même de dignité.

Leur idée est la suivante : le statut de chômeur ou d’inactif propulse son titulaire dans une situation de misère, d’oisiveté, et donc d’indignité. Selon ce raisonnement, l’indignité du chômeur, c’est l’indignité de l’absence de rôle à jouer, du manque de sens, de la non-production. Mais lire la situation d’une telle manière, c’est se tromper entièrement quant à la véritable raison pour laquelle une personne sans emploi se sent dans une position “indigne” : non pas parce que l’inactivité est en soi négative (elle est même souvent montrée sous un jour positif et enviable : week-ends, congés, vacances), mais parce que notre société labellise cette position comme une indignité. Le statut d’inactif est devenu tellement stigmatisant dans notre société – et en particulier dans les discours politiques – qu’au-delà même des éventuelles conséquences concrètes qu’il peut avoir (perte de repères, insécurité financière), il est socialement considéré comme problématique et gênant. L’inactivité est taboue ; à la question “Que fais-tu dans la vie ?” (symptomatique du lien mental permanent entre travail rémunéré et place dans la société), l’inactif préférera répondre qu’il est “entre deux jobs”, “en recherche active”, bref, prêt à se remettre au travail, quitte à accepter un emploi bien éloigné de ses désirs.

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Au grand dam des évangélistes du travail, il est également intéressant de le rappeler : nombre de personnes employées, au boulot, “actives”, sont dans des situations qu’on pourrait bien légitimement qualifier d’indignes. Car non, il n’est pas digne de faire travailler des employés 40, 50, parfois 60 heures par semaine en justifiant leurs heures supplémentaires impayées par un “amour de l’entreprise” et un “esprit de famille”. Il n’est pas non plus digne de “mettre au travail” une personne ayant perdu son emploi sous prétexte qu’on lui a déjà fait l’honneur de lui proposer trois offres vaguement proches de son département de résidence et son secteur d’activité. Et non, il n’est pas digne de payer un.e stagiaire 550€ par mois pour un poste d’employé expérimenté, en soulignant sa chance de pouvoir travailler sans compter ses heures pour ajouter une ligne à son CV trop vide. (Et à dire vrai, soyons clairs, il n’est jamais digne de payer quelqu’un 550€ par mois, pour un quelconque travail à temps plein.)

Ce que révèle naturellement – mais jamais ouvertement – la vision du travail comme condition sine qua non de la dignité, c’est que l’absence de travail, c’est l’indignité. Ce renversement de l’équation n’apparaît bien sûr jamais dans les discours, car il ferait tâche, mais l’idée est bien là. Pour Macron, Le Maire et consorts, un chômeur est indigne. Un jeune diplômé, ne souhaitant pas accepter le premier emploi venu après la fin de ses études, est indigne. Une ouvrière de 50 ans, licenciée puis baladée entre Pôle emploi et les agences d’intérim, est indigne. Et peut-être encore plus dangereusement, une étudiante poursuivant l’obtention d’un diplôme dans une filière “bouchée”, est indigne.

Pour lutter contre la religion du boulot à tout prix, peut-être faudra-t-il en commencer par là : rappeler à celles et ceux qui l’ont oublié que tout être humain est digne, quelle que soit sa situation, son âge, son genre ou son emploi. La dignité, le respect inaliénable que mérite quelqu’un, n’est pas une chose qui s’acquiert, se donne ou se retire, au bon vouloir du nouveau Président ou de l’un de ses ministres. Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits, sans distinction aucune ; et surtout pas celle de leur situation professionnelle.

4 thoughts on “Travailler pour sa dignité : la religion du boulot à tout prix”

  1. Merci pour ta réponse Edouard. Disons que, de ce que j’ai pu observer, dans toutes les entreprises qui écoutent, dialoguent et négocient, et où employeurs et employés sont responsabilisés sur cette question, j’ai vu des meilleurs conditions de travail que dans celles qui se reposent uniquement et administrativement sur la convention collective (la quasi totalité des boites aujourd’hui et on ne peut pas dire que les résultats soient très encourageant). Gros sujet, difficile de faire le tour par comments, et je ne voudrais “pourrir” ton blog. On en reparle à l’occas ! 🙂

  2. Hyper intéressant Edouard, bravo ! Ma remarque/question : est-ce que la dignité ça serait pas simplement de pouvoir choisir comment vivre, comment travailler, comment gagner et gérer sa vie, à son rythme, sans subir ce que les autres ont décidé pour toi ? En tous cas, c’est comme ça que je le vois 😉

    Sur ce sujet, tu aurais pu citer toutes les nouveaux outils et autres commodités qui permettent très facilement le freelancing et ne plus être « obligé » d’aller travailler dans une entreprise qui ne correspond pas à ses attentes, sa vision, ses valeurs. C’est quand même un bon contre-pouvoir qui prend plus d’ampleur chaque jour. Tu ne dépends plus uniquement des employeurs pour travailler. Aujourd’hui, dans bp de métiers, secteurs, tu peux te permettre d’aller dans une entreprise uniquement si elle te correspond. ça devient d’ailleurs un vrai sujet d’inquiétude pour celles qui ne s’adaptent pas ! Et pour la même raison d’autonomie, je pense que faire descendre les négos au niveau de l’entreprise (ton passage sur le sujet me fait dire que tu ne dois pas être totalement pour) est le meilleur moyen de mettre les employeurs devant leurs responsabilités et mettre en place un cadre de travail qui correspond aux attentes des équipes. Bien loin des conventions collectives ou des accords de branche, négociés par 3 syndicats qui ne représentent plus grand monde, qui déresponsabilisent les employés (qui ne prennent plus la peine de s’investir dans les syndicats) et les employeurs (qui ne prennent plus la peine d’aller au delà de ce qui a été négocié par la branche). Dans les entreprises que j’ai pu observées, les résultats sont spectaculaires ! Alors que beaucoup d’entreprises qui « respectent » les accords branche connaissent quand meme de nombreux burn out, n’ont pas bp de sens et n’offrent pas forcément un cadre de travail très épanouissant et donc pas de dignité à leurs salariés.

    1. Salut Jul ! Et merci 🙂

      Je crois que quelque part, rien de ce que tu as écrit n’est *entièrement* faux : oui, il y a des gens pour qui c’est agréable d’être freelance, de bosser pour qui tu veux et quand tu veux, et de tout négocier au cas par cas avec ton patron/tes clients. Mais on parle là d’une minorité, spécifique à quelques métiers et quelques secteurs d’activité (communication, marketing, conseil…). Oui, si tu as Bac+5, que ton métier est en demande constante en 2017 (développeur, par exemple), que tu vis dans une grande ville, et que tu n’es pas trop mauvais pour gérer tes contacts, la vie de freelance est agréable et tous ces changements paraissent facilement gérables. Pour des gens comme toi et moi, tout ça sonne plutôt comme une amélioration.

      Mais les innombrables débats autour de Deliveroo et Uber illustrent les problèmes immédiats que cela pose dès qu’on impose ce nouveau mode de travail et de négociation à des gens qui ont des boulots précaires, mal payés et instables (tout l’inverse d’un développeur). Après quelques mois, ces (non-)employés se posent des questions pertinentes : pourquoi n’ai-je pas de contrat de travail ? Que se passe-t-il si je tombe malade demain ? Comment se fait-il que je travaille 60 heures par semaine pour avoir un salaire décent ? Et de quel droit mon (non-)employeur peut-il changer toutes mes conditions de travail et de rémunération du jour en lendemain, en changeant trois boutons sur son appli ?

      Donc oui, évidemment que c’est bien de pouvoir choisir comment vivre, comment travailler, gagner et gérer sa vie ; mais à condition que ce soit le travailleur lui-même qui en décide vraiment, et pas son employeur ou ses clients derrière lui.

      Sur les bénéfices de “faire descendre les négos au niveau de l’entreprise”, je trouve surprenant que ta vision en soit aussi positive, vu comment la chose était gérée dans l’entreprise que nous avons connue tous les deux 😉
      Pour moi, la situation y illustrait parfaitement pourquoi les syndicats sont nés et sont toujours nécessaires, et pourquoi les accords de branche sont nés et sont toujours nécessaires : quand un groupe d’employés se retrouve face à son patron, sans appui particulier d’un syndicat ou d’un accord qui engage la direction, les avancées dépendent entièrement du bon vouloir du patron. Et le résultat, c’est que les avancées en question sont souvent inexistantes (à moins de tomber sur le fameux “patron de gauche”, mais je le cherche encore).
      Alors non, évidemment, l’accord de branche ne fait pas tout, mais il permet des avancées solides, et sur lesquelles une industrie peut difficilement revenir en arrière.

      Bref, tout ça me fait beaucoup penser au constat qu’ont fait pas mal de gens sur le projet de Macron : c’est avant tout celui de la France qui va bien (http://www.lepoint.fr/politique/pour-hamon-macron-est-le-president-de-la-france-qui-va-bien-20-06-2017-2136937_20.php, https://www.mediapart.fr/journal/france/160517/la-societe-civile-de-macron-des-gens-qui-vont-bien). C’est une vision très positive de la flexibilisation et de la négociation, qui paraît super cool pour une minorité de gens pour qui le marché du travail n’est *déjà* pas un problème ; mais pour le reste des travailleurs, c’est un retour en arrière de 100 ans en termes de lutte contre la précarité.

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